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Jean-Jacques Beineix,
Portrait d'un créateur au talent irascible




      Jean-Jacques Beineix est un homme de paradoxes : ce grand impatient aime prendre son temps. Il a tourné six films en vingt-cinq ans : tantôt il juge le chiffre insuffisant, quand il songe à tous les projets avortés ou remisés faute de financement ou de circonstances propices - avec Beineix, rien n'est vraiment définitif - tantôt, perfectionniste à l'extrême, il trouve qu'il en a fait trop et souhaite reprendre des œuvres toujours corrigibles, sans cesse remaniables...

      Né au moment de la reconstruction de la France dans ces années d'après guerre pleines de cicatrices et d'espoir, Beineix y a pris le goût d'entreprendre tous azimuts, goulûment, pugnacement, parce qu'il serait trop bête de laisser filer sa part de temps sur Terre pour faire ce qu'on aime et qu'aussi "c'est dans son caractère". Sans oublier l'esprit de résistance en héritage, légué par des grands-parents et des parents rebelles, chacun à leur manière.

      La saga Beineix commence par une enfance parisienne à la Antoine Doinel entre le XVIIème arrondissement populaire et la place Clichy, à laquelle le créateur reste fidèle, encore aujourd'hui. Des débuts marqués par une scolarité cahotante de cancre farceur et poète qui préfère la cinémathèque de quartier au lycée bon-chic-bon-genre où il se sent enfermé, puis la boîte à bac où il échoue pour "j'menfoutisme" d'apparence, sorte de désespoir de dandy moderne. Après un passage éclair dans le monde des carabins traversé par les secousses de mai 68 - le goût de la blouse blanche et l'envie d'aider les autres alliés à l'attrait de l'observation et du diagnostic bientôt traduits sur pellicule - Jean-Jacques Beineix entre de plein pieds dans le monde qu'il découvre être le sien et qui l'attend : le cinéma.
      L'apprenti-réalisateur doit patienter durant douze longues mais formatrices années comme assistant auprès de Jean Becker, René Clément, Claude Berri, Claude Zidi. Il se forge ainsi une expérience sur des plateaux télés puis dans des studios de cinéma, mettant à profit l'observation du travail de grands professionnels.

      Et puis c'est l'aventure, la sienne, dans laquelle il s'engouffre avec une rage de guerrier, bousculant tout et tous autour de lui pour atteindre son but, comme quand il chevauche sa moto pour des voyages impromptus, qu'il fait ses gammes quotidiennes à la recherche du phrasé pianistique idéal, qu'il trempe ses pinceaux dans les mille couleurs d'une palette sans cesse réinventée.

      Il faut un peu plus d'une main pour égrener sur ses doigts le parcours du réalisateur : "Diva" déchire l'écran comme un coup de poing de modernité en 1981, séduisant le continent américain et l'Asie, notamment le Japon, et récoltant quatre César. La "Lune dans le caniveau", l'enfant chéri, la pièce maîtresse révélatrice de l'esprit Beineix, se fait éreinter par la critique cannoise deux ans plus tard - la rançon du succès précédent, sans doute - mais n'a pas dit son dernier mot. "37°2" d'après le livre de Djian, devient le film culte d'une génération et révèle la star Béatrice Dalle en 1986, superbe avant-goût de "Roselyne et les lions", une autre histoire d'amour fou, inspirée, cette fois, des récits d'un dompteur de fauves. IP5 annonce le monde de demain avec ses jeunes graffeurs de banlieue à l'imagination neuve, confrontés à la sagesse des anciens incarnés par Yves Montand dans son dernier et meilleur rôle. Enfin, Beineix affronte la psychanalyse dans "Mortel transfert", une comédie-polar au service de l'introspection...

      Le créateur ne taquine pas seulement la muse fiction, investissant également le territoire documentaire. Il commence par une enquête poignante sur un des pays de l'Est après la chute du mur de Berlin ; c'est "Enfants de Roumanie", en 1992. Sa fascination-miroir pour le Japon et les mangas l'amène à tourner, deux ans plus tard, "Otaku", enquête baroque et déjantée sur ces adolescents nippons fous de collections en tous genres... obsédés jusqu'à en perdre le sens de la vie. Beineix filme l'inverse dans "Assigné à résidence", poignantes images sur les derniers jours de son ami Jean-Dominique Bauby, muré dans son corps dont il a totalement perdu l'usage après une attaque de Locked-In-Syndrome. L'ancien rédacteur en chef d'un magazine féminin réussit le tour de force d'écrire un livre relatant ses impressions, espoirs et désespoirs d'un seul clignement de paupière codé.
      L'année précédente, en 1996, Jean-Jacques Beineix a filmé de nouveau le Paris qu'il aime tant avec "Place Clichy sans complexe" qui narre les transformations du quartier autour de la fermeture "pour travaux" du cinéma Pathé-Wepler; une ode à l'architecture populaire prétexte à la nostalgie. En 2001, "Loft paradoxe" est un coup de poing rageur et peut-être aussi salvateur en forme de réflexion sur notre "société du spectacle" où l'œil de la caméra ne lâche plus personne, filmeurs comme filmés. Mais une caméra cette fois au service de la télévision, média que ne renie pas Beineix, le cinéaste. Ou comment "l'élite", par le biais du petit écran, offre en pâture le "peuple" pas si mécontent que ça d'être regardé. Une nouvelle forme de prise de pouvoir, peut-être, s'interroge et interroge - de nombreuses personnalités - Jean-Jacques Beineix. Le débat n'est pas clos...

      Le cinéaste touche-à-tout à l'insatiable curiosité s'intéresse aussi au travail des autres à travers Cargo films, sa maison de production créée pour "37,2°" et le voilà lancé dans une aventure toute en dessins et bulles avec sa BD vampiresque née d'un scénario pas encore transformé en film : "l'Affaire du siècle".

      Jean-Jacques Beineix, qui affirme que "la vie commence à 60 ans", n'entend pas que cela reste une boutade ! Sa toute petite fille a encore du temps pour prendre la relève et nous, celui de découvrir bientôt de multiples et nouvelles créations...